"Please do not take anything for granted". Ces mots qu’elle m’a dits avant mon voyage en
Europe me reviennent à l’esprit maintenant que je suis dans la ville de mon
enfance. « Ne rien prendre pour acquis ». Le sens de cet adage me
semble une évidence plutôt, je crois, parce que je suis en vacances, sans
pression ni devoirs, mais en même temps, je ne peux m’empêcher de voir dans ces mots une urgence, une promesse forte que mon amie malade d’une méchante
maladie se fait à elle-même, et qu’affectueusement, elle partage avec moi : si
possible, ne plus prendre pour acquis les êtres et les choses, et aussi peut-être, si possible, vivre le moindre
instant pleinement, avec une pleine présence.
Quand je suis arrivée dans la ville
de mon enfance, donc, j’ai d’emblée été étonnée de la façon dont les gens
parlaient vite, avec ferveur, et gesticulaient en parlant, étonnée de voir
comment se tenaient par groupes de trois ou quatre, ces femmes et ces hommes inconnus
(au Canada, je vois souvent des gens seuls marcher dans la rue), et parvenaient
à avoir une conversation, comment en marchant, ils donnaient cette impression
un peu étrange de raconter une histoire et d’insuffler vie au souvenir. Ce que j’ai pu parfaitement m’imaginer lorsque je marchais enfin
moi-même avec ma mère sur le boulevard principal de notre ville natale, et j’ai
regardé tout de suite à droite la statue équestre de Matias Corvin entourée des bancs qui formaient un cercle dans la plazza, c’étaient les étudiants qui,
leurs cours terminés, passaient le début de la soirée ici à fumer et à chasser
les pigeons en rigolant, ou jouaient aux cartes : n’avais-je vécu parmi
eux jusqu’à ma vingt-deuxième année ?
Le souvenir des plazzas que le
visiteur découvre dans le carré central de la ville s’est obscurci dans ma
mémoire, ou plutôt, si l’on peut dire, il s’est obscurci le jour même où j’ai
revu la ville en 2013, soit que je n’ai pas voulu voir ce qu’il y
avait à voir derrière les façades peintes en couleurs stridentes, soit que dans ce monde neuf, les contours des
choses anciennes se soient estompés ou perdus. Même maintenant que je suis
assise pour écrire cette page, et que je m’efforce de me souvenir de mon
enfance, une sorte de brouillard ne se dissipe pas, il ne fait que s’épaissir
davantage si je pense combien peu nous sommes capables de retenir ; si je songe
à tout ce qui sombre dans l’oubli chaque fois qu’une vie s’éteint, si j'imagine que le monde se vide de lui-même à mesure que plus personne n’entend et ne
raconte les histoires attachées à tous ces lieux et ces objets innomables, qui
n’ont pas, eux, la capacité de se souvenir, des histoires comme par exemple,
celle qui, pour la première fois depuis longtemps, me revient à présent à
l’esprit, l’histoire de cette professeure de linguistique à la Faculté des
Lettres, qui était devenue folle après avoir perdu
ses parents dans la Seconde Guerre.
Et je me souviens aussi qu’en
avançant dans le « tunnel du temps », j’ai dû lutter contre ce
sentiment qui s’installait en moi et qui, au Canada, m’assaille souvent quand
je marche dans les rues de l’Annexe, cette impression qu’à chaque pas que je
fais l’air devient moins respirable et plus lourd au-dessus de ma tête. Personne ne saurait expliquer exactement ce qui se passe en
nous lorsque brusquement s’ouvre la porte derrière laquelle sont enfouis les
terreurs de l’enfance et de la prime jeunesse, ou les angoisses des années de
commencement après l’expatriation. Je ne dirai pas que la nausée éprouvée alors
ne s’accompagne pas de l’intuition que « rien n’est acquis ».
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