Je me suis achetée un carnet sur lequel je note tous les souvenirs qui
me viennent en mémoire. Entre ces fragments, pas de lien. Derrière ces
souvenirs, ces dates, ces visages, ces lettres perdues, tout est devenue une
matière infinie, sombre, dont je ne capte que quelques scintillements. Remonter
le temps, retrouver le temps perdu, mais l’espace, le paysage, les façades ?
Mais les quartiers des villes de mon enfance,
quartiers tenus par la bienveillance ? Démolis, défigurés ?
11/06/2014
10/06/2014
10 juin
L'après-midi quand je marche sous la soleil, je regarde mon ombre sur le trottoir. J'ai l'impression d'être une géante maigre. Plus loin, au coin de la rue Brunswick et Bernard, il y a un grand terrain vague où des enfants jouent au hockey sur l'herbe. Chaque fois que j'entends un bruit sourd, il y en a un qui tombe. Au bout de quelques minutes, j'ouvre les yeux. Il n'y a déjà plus personne sur le terrain.
08/06/2014
8 juin
Je sens l’appui léger de l’air sur ma peau, j’ai soif d’ouvrir
les fenêtres qui me séparent du ciel, des arbres et des vastes rues. J’ai soif
de voir la magie de la lumière à l’aube, de respirer les fleurs du jardin, les
herbes fraîches, de toucher la terre avec mes pieds.
Nous sommes entourés de présences – maisons, arbres, plantes – qui nous rappellent l’impermanence mais
aussi l’union, la proximité mais aussi la distance, le visible mais aussi l’invisible.
L’ici est un tourbillon d’intensités
qui nous appellent, et à travers lequel nous approchons l’inaccessible, et
sommes portés au-delà de l’interface avec le monde ; au-delà de ce qui est
bienveillance et violence.
19/05/2014
printemps
Les jours de printemps reviennent… à Toronto.
Printemps pour dire :
La ville le lieu la rue la maison la pièce mauve où j’écris ces lignes
Le campus
Le café Aroma Espresso
Printemps pour dire la profondeur la couleur la mélodie le degré de
douceur la fleur l’arbre l’oiseau
Printemps déplié pour dire la joie de revenir ici
Rêveuse aérienne
Pour dire l’émotion à écrire ou à rien
Dire l’absence d’abri, la présence de souvenirs, le vent palpable sur le
visage quand tu montes les escaliers vers Casa Loma
Le souffle dans la gorge quand tu presses le pas pour arriver à l’heure
à l’opéra
University Avenue te semble un grand boulevard..
De rue en rue
De Queen’s Park aux jardins de Spadina Museum
Ou d’un aéroport à l’autre
Winnipeg et l’hiver de pierre paraît loin bien loin, hostile, immobile
Tu touches du bout de l’âme le printemps
le mystère s’agrandit
Tu t’efforces de remplir la page de choses que jamais tu n’as effleurées
Vie frêle dénuée
quand des miettes de parole s’étendent sous ta main
Les mots s’entrouvrent.
Bloor Street West, Toronto
12/05/2014
pleine lune
Quand je
la regarde comme ça la pleine lune, de cette rue labyrinthe dans la quartier The Exchange, que je viens de retrouver
comme on retrouve un amour clandestin par-dessus les taches de feu des bougies,
les moteurs des camions et le bruit du train de marchandise qui se disputent
derrière les tours de condos, j’oublie la ville de Winnipeg, j’oublie le Canada,
je n’ai plus d’âge, plus de nom. J’imagine que c’est peut-être mon seul lien au
monde cette lune immense, car c’est elle qui m’aura donné le goût de rêvasser,
de regarder attentivement, d’écouter, le goût des détails et des choses
fugitives, des bruits, des couleurs, des façades, le goût d’écrire et de me
souvenir, le goût de témoigner. Pour le moment, c’est ce que je me dis, même si
ce n’est pas tout à fait vrai et je le sais.
winnipeg, the exchange
03/05/2014
errances
Zones sombres, matière neutre, échos
de voix anciennes, d’éclats disparus, y aurait-il des fantômes errants dans les
interstices des murs à demi écroulés de Winnipeg, derrières les façades éventrées
du downtown en voie de rénovation,
quelque chose qui perdurerait du lieu détruit et des gens qui l’habitaient.
Pourraient-ils encore nous hanter ? … Des êtres flottants venus d’on ne sait où
et qui chercheraient refuge dans Winnipeg. Ils vont et viennent dans l’indifférence
générale, dans le froid qui perdure encore au début mai, jusqu’à ce qu’ils
soient saisis d’un ennui mortel, alors ils s’en vont plus loin, dans la
campagne des Prairies, ou ils s’enfoncent dans les murs. Subsistent-ils encore
aujourd’hui dans le nouveau Winnipeg ?
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