25/07/2012

penser le couple


Je ne connais pas d’ouvrage de synthèse sur l’histoire du couple hétérosexuel en Occident, mais la question m’est apparue intéressante lorsque je me suis mise à regarder des textes qui pourraient faire partie du programme d’un cours de littérature à l’université. Il est connu que dans la modernité, le couple qu’ont formé Sartre et de Beauvoir reste incontournable. Que nous dit ce couple aujourd’hui ? Par-delà l’audace de leur être au monde, j’aime voir Sartre et de Beauvoir comme ceux qui ont su fissurer l’exaltation amoureuse et les illusions de ce qu'on croit être l'amour, tout en maintenant le couple ; le couple non pas comme idéalisation mais comme dialogue, comme débat. Le couple fissuré en pleine lumière – peut-être ; avec des non-dits, des censures, des blessures que beaucoup tentent d’éviter, des maîtresses ; et toujours avec de l'écriture. Peut-être un couple qui se donne des défis, mais qui maintient d’emblée le respect de la pensée et une extraordinaire générosité.

Et pour revenir à la question que je posais : qu’est-ce qu’il nous lègue, ce couple ? Je dirais qu’il nous lègue cette générosité si on se tient au plan intime, un art de vivre capable de maintenir aux yeux du monde la possibilité d’un dialogue entre deux individus autonomes – non pas le couple des Lumières tissé autour de la procréation et comme noyau de la société – mais un lien qu’il nous reste à inventer ; un lien risqué et incertain comme la pensée qui nous apprend à faire avec le désaccord et à ne pas perdre la générosité.


24/07/2012

ru

Je lis Ru de Kim Thuy. Ses souvenirs de réfugiée vietnamienne qui arrive au Québec à 10 ans avec sa famille, appellent mes propres souvenirs, comme si son récit était un prétexte tantôt à la nostalgie, tantôt au recueillement, oscillant entre amusement et tragique, entre les fausses séparations et les retrouvailles, entre un lieu qu’on quitte et un autre qui devient le nôtre. Je lis, je m’arrête, je reprends ; je cherche à couper ses souvenirs avec les miens. Le livre m’accroche, je le finis pendant les deux heures de vol entre Ottawa et Winnipeg. Disons que le récit me plaît parce qu’il me donne envie d’écrire ; écrire pour faire de la place aux souvenirs, pour qu’ils viennent vers moi et restent inscrits. Ou encore, écrire pour faire lien avec ce qui a été, avec ceux qui ont été. Ce rappel de la transmission est intéressant chez Kim Thuy, il s'agit de « la possibilité de ce livre », comme elle dit à la fin ; la possibilité que les générations se rencontrent et ne s’oublient pas, l’écrit étant peut-être le meilleur moyen de le signifier.

« Quant à moi, il en est ainsi jusqu’à la possibilité de ce livre, jusqu’à cet instant où mes mots glissent sur vos lèvres, jusqu’à ces feuilles blanches qui tolèrent mon sillage, ou plutôt le sillage de ceux qui ont marché avant moi, pour moi. Je me suis avancée dans la trace de leur pas comme un rêve éveillé où le parfum d’une pivoine éclose n’est plus une odeur, mais un épanouissement ; où le rouge profond d’une feuille d’érable  à l’automne n’est plus une couleur, mais une grâce ; où un pays n’est plus un pays mais une berceuse.

Et aussi, où une main tendue n’est plus un geste, mais un moment d’amour, prolongé jusqu’au sommeil, jusqu’au réveil, jusqu’au quotidien ».

**
« En français ru signifie « petit ruisseau » et, au figuré, « écoulement (de larmes, de sang, d’argent) » (Le Robert historique). En vietnamien, ru signifie « berceuse », « bercer ».



22/07/2012

van gogh de près


Van Gogh justement. L’exposition Van Gogh de près qui se tient en ce moment au Musée des Beaux-Arts du Canada s’intéresse aux quatre ans que le peintre a passé en France (1886-1890) et c’est l’occasion de découvrir sa manière de regarder et de représenter la nature. Il y a des tableaux où Van Gogh peint des vues changeantes d’un champ de lavande ou d’un jardin, et d’autres, où il se concentre sur un seul iris prêt à éclore ou une touffe d’herbe. Ses approches conduisent le regardeur à réfléchir au point de vue, à la mise en perspective, la distance focale, l'arrière-plan... L’exposition commence avec le travail du peintre à Paris et l’accompagne jusqu’à la fin de sa vie - le 27 juillet 1890, il se tire un coup de pistolet et meurt deux jours après avec son frère Théo à ses côtés. Les salles du musée accueillent des toiles groupées sous divers thèmes : ligne d’horizon, gros plan, détails rapprochés, contraste proche-lointain, fortes diagonales, fleurs etc.

Marcher, s’arrêter, observer attentivement, revenir sur ses pas - il y a du monde dans l’exposition. Dans les regards, je crois apercevoir une onde de joie, quelque chose comme une reconnaissance, un rappel peut-être que c’est bon d’aimer les fleurs, les branches d’amandier, les haies d’aubépines.... Van Gogh, en fin observateur de la nature, a su nous transmettre cet amour. Je peux imaginer que pas un jour ne passait sans que le peintre ne soit attiré par la vue d’un champ ou d’un nuage qu’il dessinait et éternisait en tableau. 

Il y a aussi cette pensée que j’ai eue en sortant du musée : que l’œuvre d’art peut nous rapprocher de la nature ; nous sensibiliser à ce qui nous entoure. Et pourquoi ne pas aller jusqu’à imaginer que tel arbre du parc ou telle rangée de fleurs pourrait nous inspirer un projet artistique ? Van Gogh est là pour nous montrer que la nature et l’art se répondent en écho. Reste à l'homme de maintenir vivant  ce dialogue. 

17/07/2012

le garçon qui voulait dormir

Les jours passent et je me rends compte que L’enfant qui voulait dormir, le dernier livre de Aharon Appelfeld, continue de me parler silencieusement, comme si la voix du narrateur entre récits de rêve et vécu, avait encore quelque chose à me dire par-delà les mots. Des murmures parviennent jusqu’à moi, je m’aperçois que l’écrivain a fait le choix du rêve pour renouer avec un passé douloureux, pour rompre avec le temps chronologique et pallier le manque…, mais qu’importe que je vois les ficelles de son travail ? Ce qui me touche, c’est l’histoire de l'écrivain – car le récit est autobiographique – une histoire de vie singulière qui pourrait être l’histoire de tant d’autres vies d’enfants de la shoah.

Il a 17 ans, il est le narrateur. Lentement, il ouvre les yeux, ses paupières entrevoient la lumière, il émerge des rives bienveillantes du sommeil, là où ses parents sont encore vivants, où les camps et le ghetto n’existent pas, ni le froid ou la faim, la violence ou la mort. Affaibli, les yeux mi-clos, Erwin a tout perdu et tente de revenir à la vie. En Palestine, il apprend l’hébreu en copiant des passages de la Bible et  s’émerveille du pouvoir rédempteur de la langue. Il lutte, ne cesse de lutter contre une blessure de guerre qui l’immobilise, et par-dessus tout, il "se prépare pour devenir écrivain". Pas à pas, l’écriture devient la voie miraculeuse d’une renaissance et d’une alliance éternelle avec la nature et avec ceux qui ne sont plus, ses parents.

Les dernières lignes du récit en disent long sur ce lien indestructible avec les siens et avec la terre natale :

-       - C’est le voyage qui me guérira.
(…)
-       - Maman, je dois le faire. Les arbres des Carpates, les rochers et les collines m’expliqueront ce que je ne comprendrai pas et, si je n’arrive pas à voir les merveilles, l’enfant qui est demeuré là-bas me les montrera. J’en ai tant vu dans mon enfance, mais j’ignorais qu’il s’agissait de prodiges. Je marcherai d’un endroit à l’autre jusqu’à ce que je sois passé par tous les lieux où nous avons été, et par tous ceux sur lesquels j’ai entendu des histoires.
-      - Mon chéri, attends que ton père soit rentré des camps. Il ne faut pas que tu partes seul, ce sont des régions froides et dangereuses. Reste là où tu es, pour l’heure, laisse les lieux lointains venir à toi – dit-elle – avant de disparaître de ma vue. (p. 299)


***
C'étaient des enfants..



13/07/2012

rime

Depuis que je suis en vacances, me viennent à l’esprit des mots qui font une sorte de rime ; ils s’accrochent, insistent, persistent, appellent peut-être que je les écrive.

Quelle est votre faiblesse et à quoi
silencieusement, vous lie-t-elle ?
dites-moi quelque chose qui soit autre chose
qu’un cliché repris chez les autres

Petit à petit
je m’habitue à l’idée
que je suis composée
que nous sommes composées
de notre histoire
une histoire qui commence avant nous
et par laquelle nous sommes traversés
une histoire
qui nous traverse
petit à petit
je m’habitue à l’idée
que je suis traversée

Une par une, les histoires brèves du dernier livre d’Olivia Rosenthal se succèdent comme des voix qui disent comment le cinéma peut nous toucher ; nous donner le vertige. Ils ne sont pour rien dans mes larmes est un livre issu d’un projet où l’auteure a mené des entrevues en posant cette question simple et vertigineuse, « quel film a changé votre vie ? ». Le récit qu’elle en a fait est un ensemble cohérent où on prend un certain plaisir à se rappeler que l’art n’est pas coupé de la vie et que le cinéma dépasse la réalité.

09/07/2012

aracachon


Il faut voir Arcachon pour se rappeler que la vieillesse existe et qu’elle est synonyme de bien-être. Au bord de la mer, des couples d’âge assez avancé se promènent bras dessus bras dessous en amoureux, ils se sourient, discutent, s’arrêtent sur un banc ; bref, ils semblent heureux. En les observant, vous vous dites que dans la trentaine, le bonheur devrait être facile ; pourtant, il ne court pas toujours les rues.

Il m’a fallu être à Arcachon pour lire enfin Putain (2001) de Nelly Arcan dont j’avais entendu parler depuis longtemps, et cela, après avoir fini le dernier livre de Nancy Huston, Reflets dans un œil d’homme, où l’écrivaine parle de féminité et de fécondité en nous rappelant des femmes belles et brisées comme Marylin Monroe, Nelly Arcan, Jean Seberg ou encore Anaïs Nin, qui ont consacré leur existence à des recherches complexes et compliquées… quête de l’amour, de la beauté, d'une carrière ; voyages, aventures, rencontres. Il m’a fallu aussi être dans un état moins gai pour terminer Putain, car le récit vous coupe souvent le souffle par ses témoignages crus ; il prend la forme d’une longue litanie où la prostituée patiente entre deux clients, se dédouble, s'interroge et raconte son quotidien comme si elle tentait de l'exorciser, de le pousser un peu plus loin pour se maintenir en vie. 

J’entends encore la voix de Nelly Arcan remplie de rage, puis apaisée, puis encore enragée. De temps à autre, me reviennent des phrases De l’identité à l’existence de Daniel Sibony. Elles m’apparaissent alors comme un filet de secours ; des mots à entendre pour se convaincre que la vie est malgré tout bienveillante, que tout n’est pas barré et le possible reste possible. Pour Nelly Arcan, ce ne fut pas le cas, elle s’est donné la mort en septembre 2009 à Montréal. J'avoue que son livre a balayé pour moi une couche assez épaisse d’innocence.

05/06/2012

l'été

C’est ainsi que j’ai imaginé les mois d’été sur ce blog : raconter des images, saisir une « étincelle de temps » par une photo, comme dit Walter Benjamin, tenter de tisser l’histoire d’un espace familier ou neuf.

Partir pour un moment de Winnipeg, je l’ai souhaité souvent depuis que j’y suis arrivée en septembre dernier, et voilà que revenir ici après un mois de voyage me fait découvrir une ville nouvelle ; bonne surprise parce que je découvre des rues vertes, vives, radieuses même sous la lumière du soleil, où en ce début de juin, il fait jour jusqu’à 22 heures. Si seulement cette sensation de retrouvailles assez heureuses pouvait  durer.

Sur Toronto, où je viens de passer un mois, pas besoin de dire grand-chose parce que de toute manière, si je me mettais à en parler, je dirais plutôt du positif. Toronto est la ville que je connais le mieux au Canada, où j’ai vécu le plus longtemps (dans ce pays) ; un lieu qui compte pour moi parce qu'il m’a vu traverser un premier choc culturel, une première dépression, des années assez folles d’université, des rencontres, ruptures, expérimentations… Il y a une semaine, la vue de Toronto de la terrasse du restaurant Panoramic, au 51e étage, m'a remuée ; quelque chose comme le titre du roman de Herta Müller, La bascule du souffle. Les gratte-ciel aspiraient, attiraient, et à la fois, ces aiguilles géantes émanaient quelque chose de menaçant -- l'insaisissable de tout ce qui est plus grand que nous. 

Toronto, juin 2012