05/02/2014

"images de pensée"



« Images de pensée », ces mots de Walter Benjamin me viennent à l’esprit quand je réalise que j’ai du mal à visualiser, à mettre en images, l’état de lenteur, de mélancolie suspendue, que je ressens en ce début de février. Si malgré tout, je m’efforce à détacher une image, une seule, dans la myriade d’images-pensées qui m’habitent chaque jour, ce serait, je crois, l’image d’une vaste étendue de neige, plate et éperdument glacée, la vue cliché des Prairies canadiennes. Tapis lisse de blancheur laquée. 

hiver à Winnipeg


02/02/2014

douceur


Les fleurs de glace sur la fenêtre ont disparu, signe que le jour s’annonce un peu plus doux. Selon la météo, les températures ont remonté d’une dizaine de degré : du -30 à -18. Soudain, l’aube me semble plus alerte, plus lumineuse peut-être, au point que j’imagine l'arrivée du printemps. Et quand je pense au coucher de soleil de l’autre soir, l’illusion de la saison qui changerait me devient presque palpable.


 winnipeg, 30 jan. 2014

Quelques heures plus tard, je suis en train de terminer un livre d’une centaine de pages, intitulé Un père (1994). L’auteure est Sybille Lacan, la troisième fille de Jacques Lacan, née du premier mariage du psychanalyste avec Malou Blondin. Sur la dernière page, elle cite un extrait de son journal d’octobre 1981, requiem pour le père : « lumière. le léger martellement des pas. dans la troupe, des enfants, des fleurs, le chemin doucement monte vers le cimetière. image fixe et en mouvement. c’est là que j’ai pleuré : enfermée dans un cercueil la mort palpable encore est pour la dernière fois confrontée aux couleurs, air mouvant, horizons verdoyants des collines, palpitation du monde » (p. 103). 

Ailleurs, dans un autre espace, surgit pour moi la mélodie mélancolique du Requiem for Larissa de Valentin Silvestrov.


27/01/2014

digressions urbaines


Le jour se lève après 8h à Winnipeg vers la fin janvier. Par la fenêtre couverte de fleurs de glace, la lumière pénètre à peine. Ce matin, le froid à -30 bloque le moindre rayon de soleil.

L’apprentissage de la lenteur est difficile ; comme celui de la patience. Vous êtes habituée à marcher à l’aise dans la ville en janvier, mais Winnipeg vous donne du fil à retordre. Le froid coriace pendant des jours d’affilée vous empêche de sortir. Simplement. Si, malgré tout, vous décidez de sortir et, si vous comptez faire un trajet de plus de dix minutes, il vous faut repérer deux, trois cafés sur le chemin où vous chauffer. L’ardeur de l’hiver manitobain n'est pas une blague. Pas du tout. 

Puis, disons que vous avez l’habitude de marcher, vous promener, bouger, vous dépêcher sans que le corps vous fasse mal ; sans qu’un bras, une épaule ou une jambe vous gêne. Soudain, à Winnipeg, vous réalisez qu’il y a des jours où une partie du corps vous importune. Simplement. Le corps vous envoie des signaux : ça ne va pas. Tout le mal pour un bien : à cause de ce malaise ou grâce à lui, vous avez cette prise de conscience nullement anodine : … oui, j’ai une jambe ; oui, j'ai une épaule gauche… Sur-le-champ, votre rapport à vous-même s’en trouve transformé : vous vous retrouvez plus bienveillante envers votre corps, vous tentez de cultiver des formes de patience, vous cherchez à être efficace... malgré l'empêchement. Bref, vous réalisez l’importance et la présence du corps. En outre, votre perception du monde change elle aussi : vous observez désormais avec compassion des femmes et des hommes qui marchent difficilement à cause d’une blessure, d’un accident ou malformation. En revanche, par moments, vous retrouvant à bout de force, vous vous apercevez que vous ressentez de l'envie pour celles et ceux qui marchent naturellement, avec légèreté et sans effort. 

Ainsi donc, vous dites-vous, la blessure au corps, le mal à la jambe, peut devenir ce lieu d’où il est possible de contempler des aspects de la vie que vous ne voyiez pas avant, ou face auxquels vous étiez indifférente. N’est-il pas surprenant de constater que le moindre déséquilibre au niveau du corps provoque des changements, petits ou grands, dans notre manière de percevoir le monde et nous-mêmes ? Cette expérience est peut-être porteuse d'un message simple, mais complexe : qu’un retournement à l’adversité (hostilité, obstacle, empêchement) peut advenir. On l'appelle : ouverture d’esprit, bienveillance, patience...

À partir de cette idée, je pourrais bien percevoir la bienveillance de Winnipeg, ne serait-ce que dans ces photos du centre-ville, pas mal réussies, qu’un journaliste à The Uniter a prises pour son article du 22 janvier : Winnipeg, the city that always sleeps.




crédit photos The Uniter ; 22 janvier 2014



22/01/2014

un rêve

Je m’aperçois en ouvrant les yeux que le rêve est trop fragile, qu’il se dissipe avec une vitesse inouïe dans la lumière qui baigne la pièce, que même avec un effort de concentration, je n’arriverai pas à reconstituer les mots que tu m’as dits.

Le texte m’échappe. Je le sens glisser. Sécrétions de pittoresque, épanchements. Nostalgies de deux sous. Illusions de l’enracinement. Ce personnage qui me parle la nuit encore une fois m’échappe. Je finis par me laisser prendre à son histoire. Je finis par vouloir un brin d’ordre, de logique, de patience dans mes épreuves au travail. Vivre à petits pas, à petits feux. Le temps à se traîner jour après jour. Les courses à faire. Magasiner. Les cours à enseigner. Encourager, si ce n’est que pousser des jeunes filles à lire tel ou tel écrivain. Enfilement de gestes, miettes de vie, de vide, de ville. Je finis par avoir la nostalgie du récit. Où la mener ? Elle ne peut tout de même pas habiter le downtown de Winnipeg, et à la fois, Toronto, Buenos Aires... La promener longtemps ainsi dans des villes aux soirs chagrins, aux ombres resserrées, aux fantasmes futiles ? Restera l’exil, l’éternel sentiment d’être ailleurs, déracinée. Winnipeg ou Buenos Aires, Toronto… Les villes se cherchent et se répondent dans la nuit. Parfois elles se ressemblent. Quelle importance ! Quelque part dans l’imaginaire d’une fille.


Un bout de ce rêve m’est revenu, un brin de voix, la sonorité de tes phrases. Un matin, je recevrais une lettre d’outre-tombe, une lettre sans nom à l’expéditeur ; d’un messager, un anonyme. Je lirais : « Si tu entends le vent des prairies et si l’eau du Bug s’agite avec véhémence, si les bouleaux hurlent sous la tempête, sache que c’est moi qui pleure sur notre siècle, sur notre échec, sur nos jeunesses gaspillées. Mais vois-tu, je pleure plus sur vous, sur ceux qui restent, et quand je vois la façon dont les choses tournent… ». De ta place, là où tu avais été placé..e, du fond de ta tombe, m’aurais-tu écrit ?


 photo credit - Siméon Rusnak