12/03/2013

journal de jeunesse : Anaïs Nin


Est-il possible qu’un texte nous immerge dans le sensible ? Dans la sensation avec laquelle nous percevons le monde ? Est-ce que certains textes peuvent nous faire basculer dans la perception des choses au lieu de rester dans la consommation des idées, des mots ?  

Il est des textes qui résonnent, vibrent et continuent de nous parler une fois qu'on a fermé le livre. Les journaux de jeunesse 1914-1931 d’Anaïs Nin ont eu sur moi cet effet d’intensité, d’étrangeté - des passages qui creusent au-delà de la surface de ce qu’on voit ou on entend…

Au printemps 1927, donc, âgée maintenant de vingt-quatre ans, Anaïs Nin bascule de la posture de modèle pour des peintres et sculpteurs à celle de « regardante », et décide de suivre des cours de dessin à l’école de la Grande Chaumière à Paris. Dès le premier jour, elle éprouve de la sympathie pour le modèle, une jeune femme visiblement affamée.

16 mars 1927 : « J’ai remarqué que le modèle au moment de monter sur l’estrade pour poser, avait eu un geste timide de la main, comme pour se protéger des premiers instants de nudité – elle se soumettait avec gentillesse aux ordres des étudiants et ses poses révélaient un manque d’expérience. J’ai remarqué des traces de fatigue sous les yeux, qui ne trahissaient pas seulement l’épuisement mais une profonde tristesse. Les étudiants la méprisaient. Ils ne lui adressaient la parole que pour lui reprocher d’avoir bougé ou pour lui demander de changer de pose. Je lui ai souri. J’étais troublée et j’éprouvais pour elle une grande pitié ».

S’ensuit ce passage très étonnant : « Le lendemain matin, en plein milieu de la pose, elle se toucha la tête une seconde, devint toute pâle et, balbutiant quelques mots inintelligibles, s’effondra sur l’estrade ».

Et Anaïs Nin de se précipiter à son secours. Elle part chercher du café et des brioches pour nourrir la jeune femme, mais elle revient surtout écouter son histoire et – plus important encore – elle la transcrit : « Russe, parlant à peine le français, sans travail, avec un diplôme d’infirmière dont elle ne pouvait se servir, le loyer à payer et rien à manger… Elle pleurait, pleurait et mangeait en même temps. Un bon moment après, elle a repris la pose, le corps secoué de temps à autre par un sanglot. Les corps sentent – les corps souffrent, les corps trébuchent et tremblent. Est-ce le destin que j’apprends ? »

À la différence de celles qui ont fait cette expérience de regardée et de regardante - de modèle et d'apprentie - Nin sait qu’une femme qui pose nue pour un peintre, un sculpteur, un photographe ou une équipe de tournage, est d'emblée une personne qui porte une histoire. Elle sait que les jolies têtes ne sont pas vides.

08/03/2013

8 mars


Dans mon enfance, le matin de 8 mars, je mettais des souliers de printemps, même si parfois il faisait encore assez frais. C’était la fête des mères, et sur le chemin de l’école primaire, la plupart des enfants avaient des perce-neige, des crocus ou des frésias dans les mains. Des fleurs pour la maîtresse. Il y avait quelque chose de gai et de festif dans les rues, reflet d’une joie intérieure, et l’enthousiasme pour cette journée dont on savait qu'elle allait être particulière : dès l'entrée en classe, on remerciait la maîtresse pour ses efforts de chaque jour en lui donnant les fleurs timidement. À notre façon, on lui montrait qu'on l'aimait. Puis, il y avait surtout la joie de passer une journée plus légère à l'école : le 8 mars, grâce à l'ambiance de fête, on avait l'impression que les heures de classe passaient plus vite, et à la fin, on rentrait avec peu de devoir pour le lendemain. Pure joie. L'après-midi, à la maison, la fête continuait – avec mon père, on préparait une surprise à ma mère : des chocolats, des fleurs et un gâteau d'anniversaire. Pure joie là aussi.



Des 8 mars d'autrefois, dans ma mémoire, restent très clairs les souvenirs des cartes de vœu qu’on faisait à l'école avec nos mains d’enfants pour offrir à notre mère en ce jour spécial. Le projet commençait dès janvier avec un photographe qui nous rendait visite en classe pour prendre des photos de chacun d’entre nous. On était bien habillés, peignés, car on voulait que cette photo soit la plus réussie. La photo était collée sur la carte, et qui voulait, pouvait dessiner un cœur autour en signe d'amour. Sous la photo, chacun écrivait quelques mots dédiés à sa mère, ou deux vers d’un poème, et après, venaient les décorations : fleurs, étoiles, sourires, dessins des plus beaux, on faisait un grand effort pour embellir au mieux cet objet qui, pour nous, avait une valeur presque sacrée. Ma mère a dû garder ces cartes quelque part, j’espère les retrouver un jour. Ce qui me revient aujourd’hui, c’est l’émotion de ces moments et inévitablement une onde de nostalgie.

Hier soir, dans le hall du Ballet de Winnipeg, peu avant le début du spectacle The Sleeping Beauty, de petites filles en robes de bal et ballerines avaient l’air de s’amuser en courant, faisant des jeux. Sans qu’elles le sachent, elles me rappelaient le 8 mars de mon enfance. Elles éveillaient en moi quelque chose de la petite fille qu’aujourd’hui, j’imagine avoir été - ou du moins, celle que j'aurais voulu être. Proustien, vous me direz, et à la fois, quoi de plus humain que l’identification et le flot des souvenirs ?



06/03/2013

comment transmettre ?


Une crise de l’enthousiasme semble se faire sentir de plus en plus en ce début de mars à Winnipeg, où l’hiver persiste, insiste, continue, ce qui ne me laisse pas indifférente. Cette léthargie qui s’étire ne va pas sans que je pense à une possibilité de transmettre à l’autre (l’autre étant ici l'étudiant) un peu d'envie de lire, d’écrire, de (se) questionner ; la curiosité d’ouvrir un livre, un journal.. 

Transmettre donc, ce serait séduire tout en restant dans les limites du jeu de l’enseignement. Prendre l’initiative résonnerait avec une manière de faire effraction en l’autre, l’ouvrir, le déplier, sans le détruire ou l’utiliser comme objet. Sinon, je ne transmettrais pas, je reproduirais une dynamique abusive qui appelle souvent la résistance, la réticence. 

J'entends autour de moi un bruissement, un murmure anxieux : je ne me reconnais plus dans ce qui m’entoure.

04/03/2013

que faire ?


Que faire – aujourd’hui – pour changer le monde ? C’est le sujet d’une conférence à laquelle j’ai assisté récemment. Il y a des réponses individuelles et collectives à cette question, car chacun doit se demander à un moment ou à un autre ce qu’il peut faire depuis sa position, ce qu’il a de particulier. Dans mon cas, que puis-je faire d’autre que de montrer dans un cours un récit poétique, symbolique, culturel…, l’effraction du vécu dans la fiction, la vie dans la littérature, l’envie de la lecture, la possibilité d’écouter et peut-être de penser ce qui nous entoure ? Que faire de plus que de balancer sur la page blanche ce que j’ai de pointu, de spontané, de réfléchi parfois, des idées héritées de tous ces penseurs qui m’ont marquée et restent présents ?

Or, ce n’est pas évident d’imaginer changer le monde, car il y a des jours et des rencontres, colloques, où toute onde de curiosité, de passion, de goût pour la découverte semble avoir disparu. Que faire alors ? Continuer, laisser passer, perdre de vue, revenir, croire qu’il est possible de réanimer notre rapport humain à un idéal, qui n’est pas réductible à une normalité, à une norme, mais qui permet de sortir de la léthargie, de l’enlisement ? 

Après tout, il est connu : l'horizon d'un idéal (qui n'est pas l'Idéal) ouvre vers  une autre dimension, un dehors, hors système, hors circuit...