19/03/2013

cette femme rêve


Cette femme rêve.

Et l’idée lui vient que cette maison doit exister autrement que dans ce songe où elle la connaît. Qu’il doit s’agir d’une maison où elle a été autrefois et qu’elle a oubliée, dont le souvenir la visite ainsi dans le sommeil. Et qu’il lui faut la retrouver. Ainsi la solution serait de revenir vers tous les lieux où elle a vécu. Son existence a été nomade. Elle reprend tous les chemins de son enfance. Elle voit les endroits où elle a grandi. Elle se rappelle des choses – des odeurs, des images, des saveurs, des sons – si profondément enfouis en elle que leur rappel la bouleverse. Mais jamais elle ne trouve le chemin qui conduit à la maison de son rêve.

Alors, une autre idée lui vient. La maison doit exister. Mais il se peut qu’elle existe dans un pays où elle n’a jamais été. C’est une idée délirante, bien entendu. Mais il faut une interprétation à ce rêve. Et même les hypothèses les moins rationnelles, elle les prend en compte. Alors, elle parcourt le monde. Elle sait qu’aucune vie n’est assez longue pour qu’une seule femme épuise l’espace… Alors elle va au hasard. Marchant parmi des paysages inconnus dans des pays étrangers. Ses pas l’emmènent sur des sentiers dangereux qui passent dans des forêts et des prés, et qui ne s’interrompent nulle part. Mais aucun, bien entendu, n’est celui qui va vers la maison de son rêve.

Le rêve ne la quitte pas. 

18/03/2013

une femme rêve


Une femme rêve.

Et ce rêve qu’elle fait revient chaque fois dans sa nuit. Toujours le même. La campagne et puis la forêt. Et la clairière au fond de la forêt. Et au cœur de la clairière la maison. Vers laquelle elle marche. Se réveillant de la même manière toutes les fois que sa main va frapper à la porte.

Un rêve doux. Tout le contraire d’un cauchemar. Une oasis de clarté dans l’obscurité épaisse de ses jours. Pendant des semaines et des semaines. Si bien que chaque nuit nouvelle, lorsqu’elle ferme les yeux dans son lit, elle sait que dans son sommeil ses pas vont la reconduire devant la porte fermée qu’elle ne franchit pas. En dormant, elle marche vers la même chimère. Qui se dissipe alors qu’elle va l’atteindre. Rien n’est plus régulier dans sa vie que ce rêve qu’elle fait. Une sourde angoisse s’empare d’elle quand vient l’heure où elle va se coucher. Elle a hâte de reprendre le chemin qui mène à la maison. Elle se dit que peut-être cette fois sera la bonne et qu’elle en franchira enfin le seuil. La peur lui vient d’être devenue folle. Il faudrait soit que le rêve cesse, soit qu’elle l’accomplisse. 

16/03/2013

rêves avortés


« Ce qui n’a pas eu lieu doit aussi des comptes à la mémoire ». Cette phrase de Maurice Blanchot ne cesse de me hanter, comme si elle était là pour me rappeler que lorsque j’en aurai fini avec mon passé et celui des miens, je devrai me pencher sur tout ce qui est resté mort-né dans ma vie, ce que j’ai – inconsciemment ou consciemment – étouffé dans l’œuf... Je devrai réfléchir sur les choses que je n’ai pu réaliser, les rêves que je n’ai pas mené au bout.

« Il n’y a pas de Kennedy heureux ». Ces mots à la fin du documentaire Les Kennedy : la fin de l’innocence (réalisé par Patrick Jeudy en 2010) inscrivent la fatalité de la mémoire du clan mythique des Kennedy pour les générations à venir. On dit que John F. Kennedy s’est lancé dans la politique pour achever le rêve de son père, « l’Ambassadeur », qui avait toujours aspiré à plus de pouvoir, plus d’argent, plus de prestige… malheureusement, sans avoir prévu l’entrée des Etats-Unis dans la Seconde guerre. La chute du père signifie donc l'énorme responsabilité du fils ; sa gloire, puis encore, la chute, la mort. 

Après, en 1968, Robert Kennedy rêve à son tour de marcher dans les pas de celui qui le précédait dans la famille ; cette fois, son frère aîné JFK. Malédiction familiale, malheur de l’histoire, c’est aussi cela les rêves avortés. L’assassinat, la mort, la vie sur des tombes.. Des enfants qui vivent la vie imaginée par un autre. 

Ces rêves peuvent aussi être des œuvres magistrales, mais chez les Kennedy, ce sont surtout des actes de revanche, de vengeance, de réparation d'une catastrophe. 

Rien ne garantit la beauté de la venue au monde ou de l’accomplissement du rêve mort d’un autre. 

Il est des rêves qu’il faut sans cesse étouffer. Dans l’œuf…


15/03/2013

héritiers


Lorsque récemment, j’ai relu des pages du Ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis, il m’est apparu évident que ce que l'écrivaine voulait montrer (s’il est possible de montrer quelque chose) dans ce roman, c’est que la Shoah avait aussi été vécue là-bas, à Bay City, dans un bled de Michigan dans les années soixante, par une jeune fille qui n’a jamais mis les pieds ni en Europe ni en Israël. Dans le ciel de l’Amérique, au Michigan ou en Oregon, flottent encore de gros nuages mauves venus d’Auschwitz, prêts à déverser des pluies de larmes. 

Je m’aperçois aujourd’hui qu’un des messages du livre serait que la Shoah n’avait pas pour seul Mémorial l’État d’Israël, et que le sous-sol d’une maison au Michigan était aussi un monument aux morts. Tout l’Occident, toute l’Amérique portent en eux quelque chose de l’horreur de la Shoah et des autres holocaustes de ce monde. Au fil des pages, il me semble saisir désormais que certains de nos actes, certains de nos gestes, ici, loin de « là-bas », loin de Pologne, loin d’Israël, étaient conditionnés – et continuent d’être conditionnés – par le souvenir et aussi par le travail de l’oubli inscrit à même nos corps. Nous sommes, que nous le voulions ou non, des héritiers fous de la Shoah, souvent embarrassés de ce legs que nous ne savons que répéter, sans le voir, tellement nous sommes occupés à en dire l’unicité, la singularité.

Il y a quelques mois, j’ai assisté à un colloque sur les droits de l'homme à Winnipeg – et durant une table ronde avec des représentants du futur Musée canadien des droits de la personne (dont l’ouverture est prévue à Winnipeg en 2014), un conférencier racontait avec beaucoup d’émotion comment la galerie consacrée à la Shoah est la plus controversée, en faisant référence explicite à l’unicité de l’événement. Des voix se sont vite levées pour parler des Arméniens, des Ukrainiens, des peuples indigènes au Canada, qui, à leur tour, ont connu des holocaustes. Faudrait-il condamner ces gens qui ont pensé à d’autres morts ? La Shoah est, selon plusieurs, unique, irreprésentable, et n’appellerait aucune comparaison ; demanderait le silence. Malgré le débat vif, les dits et contredits de ce jour-là, une question me revient toujours : comment accompagner les représentations de ces terribles vécus, les souvenirs, l'héritage... ? 

14/03/2013

histoires sur les écrivains


J’ai appris durant ma formation de littéraire, quelques histoires sur les écrivains. L’apprentissage assez rigoureux d’une étudiante de baccalauréat en littérature est parsemé d’anecdotes qui lui enseignent des choses édifiantes : Balzac buvait du café, Proust dormait le jour, Duras buvait du vin et Marguerite Yourcenar vivait avec une femme aux Etats-Unis… Pour le professeur, ces histoires (historiettes) permettent de rendre le cours de littérature vivant et travaillent de telle sorte que les étudiants se souviennent de quelque chose. Il y aurait à faire une anthologie de ces curiosités de vie d’écrivains, de ces lieux communs de l’éducation en lettres en s’inspirant du Dictionnaire des idées reçues de Flaubert. Des étudiants qui s’ennuient dans les classes trouveraient peut-être là un projet réel, qui révélerait beaucoup sur l’enseignement de la littérature à l’heure actuelle. On pourrait même faire un historique de ces anecdotes propices à la formation..