14/08/2013

Noreena


Noreena avait donc fini par s’en sortir. Une année à courir de quartier en quartier à Winnipeg, le long des autoroutes, les autoroutes larges et hostiles, pour aboutir à la campagne, à cinquante kilomètres de la ville, dans un village dont je n’ai pas saisi le nom quand elle l’a prononcé. Deux mariages, trois enfants, des soucis de santé, un corps massif qui lui fait mal, des parents morts, il faut bien le dire aussi. Et encore récemment, son plus petit garçon de huit ans a eu une opération au cerveau et n’ira pas à l’école à la rentrée prochaine. Ma Noreena a laissé tomber ses cours de français, elle me l’a dit aujourd’hui quand je l’ai croisée sur un couloir au troisième étage à l’université. Elle voudrait prendre des cours d’histoire, travailler dans les Archives parce que c’est plus tranquille et moins stressant que d’être prof dans une école publique. Pourquoi se démêler avec toutes sortes d’enfants quand on a les siens ?

Quoi qu’il en soit, cette rencontre inopinée avec Noreena m’a rappelé Proust, et ce passage connu où des êtres et des souvenirs éloignés surgissent quand on s’y attend le moins. C’est grâce à Noreena, qui  apparaît ici, que l’écriture de ces lignes tient le coup pour moi, péniblement, à moitié morte. Mais l’écriture pointe vers cela qui m’habite toute entière, moi qui suis faite de quêtes et de hasards comme Noreena, d’abandons et de reprises, de la ville qu’elle a laissée avec les yeux secs, la campagne et une vie à l’horizon que j’imaginais ennuyeuse et dont je me sentais chanceuse de ne pas avoir à vivre. Car je suis née Adina, sortie tout droit des Carpates dessinées dans l’atlas géographique, que peut-être Noreena connaît ou ne connaît pas, peu importe. Je crois que j’ai une certaine affection pour Noreena ; elle était une fois mon étudiante, qui n’arrivait jamais à me vouvoyer, puis un jour, de sa voix de fumeuse, elle m’a sorti cette drôle de question : Salut madame, comme vas-tu ? 

08/08/2013

la ville sensible


La ville sensible, ce sont aussi les bruits de la ville, le vacarme, les sons, ce qui fait sa spécificité : bruits des voitures qui freinent, des bus qui partent de la station, bruits du métro, des sirènes de pompiers, des ambulances, klaxons, musiques de toutes sortes, ambiances caractéristiques d’une ville.

Une année, alors que je voulais une chambre dans un hôtel de Paris sur la Rue de Rennes, le réceptionniste m’a demandé si je voulais donnant sur l’avenue avec, ajouta-t-il, un bruit infernal, ou sur une cour intérieure très calme, ouvrant sur un mur. J’ai répondu aussitôt : « Sur l’avenue, bien sûr ». Il eut l’air surpris. « Vous aurez le bruit de la ville tout le temps dans les oreilles, répéta-t-il. – Mais c’est ce que je veux. J’ai des boules Quies, pour dormir quelques heures…si ça devient infernal. Ce que je veux c’est la ville, les lumières de la ville, le bruit de la ville, sa respiration, sa pulsation, son rythme, son timbre. Vous comprenez ? » Il ne comprenait rien, il m’a prise pour une folle et finalement, il fut content de louer une chambre dont personne ne voulait. Elle avait un grand balcon au quatrième étage. C’était l’automne, mais il ne faisait pas froid. Avec un gilet, je pouvais rester assise à ce balcon, regardant la circulation, rêvassant, imaginant la vie de nuit, cette rumeur sourde, constante, la signature sonore de Paris. 

rue de Rennes depuis Montparnasse

30/07/2013

journée écrite


Parfois il t’arrive de sauter un jour, mais lorsque ça t’arrive, tu n’es pas bien. Quand ta vie n’est pas écrite, elle n’existe pas. Tu relis le journal de mai dernier par exemple. Il manque quatre jours. Qu’as-tu fait ces jours-là ? Panique. Tu regardes ton agenda. Tu essaies de reconstituer un journal à partir de la page de l’agenda. Tu vérifies aussi le calendrier sur le iPhone. Mais il en manque les trois quarts. Tu ne sais plus ce que tu as pensé, ce que tu as fait. Une sorte de panique, une inquiétude. C’est comme le jour qui chasse l’autre, cette espèce de fuite dans le néant des jours que nous avons pleinement vécus et qui sont de l’ordre de l’éphémère, comme s’il fallait impérativement fixer l’éphémère, même si c’est par la plus grande banalité. « Aujourd’hui je me suis levée tard, il fait frais, je suis allée prendre un café dans tel endroit, j’ai vu un tel… ». Même si ce n’est que cela, tu as besoin que « cela » existe, que ce soit écrit, comme si c’était pour t’assurer que tu n’as pas « perdu » la journée. Il suffit que cette journée soit écrite. Mais comment !

29/07/2013

villes collages

Une image pour chaque ville comme un immense collage. Budapest c'est une longue marche sous les arbres séculaires dans l'île Marguerite, Cluj un bruit de tramway brinquebalant dans un quartier triste, Vienne, une odeur de café dans une ruelle, Toronto, le silence dans l'Annexe avant un orage d'été. Il y a aussi le clapotis d'une fontaine artésienne dans un parc à Winnipeg, la couleur du ciel au crépuscule et les matins éblouissants de lumière. C'est Paris bouillonnant de touristes de la Place de la République à la Nation, des bistrots, des lignes de métro. 

ciel à Toronto, juillet 2013

20/07/2013

nuit d'été


Cette nuit-là, sous la chaleur torride, pesante de juillet, quelques gouttelettes plates d’une pluie furieuse s’étalèrent brusquement sur les visages des jeunes assis sur la pelouse. Le groupe lourd se mit alors à remuer. L’ondée froide, escortée des vents mugissants et aigus de l’été, força l’amas humain à se mouvoir rapidement afin d’éviter de se trouver à nouveau trempé. Il y eut des cris, de la bousculade. Certains corps se détachèrent bien vite du groupe en courant lourdement et allèrent se mettre à l’abri devant la porte d’une maison qui offrait une petite véranda. Dans la bousculade, des jambes, des bras fuyaient en s’ébrouant, des poids se dirigeaient en direction de l’abri. On entendit le bruit sec de l’escalier en bois craquer. L’agglomérat qui faisait la fête il y a quelques instants se défit prestement, chacun tentant de trouver refuge dans un coin, sous un auvent à moitié éventré ou sous une fenêtre où l’odeur de poussière persistait âcre, forte, malgré la pluie incessante.

La pelouse fut désertée.



15/07/2013

sur la vie


Je reste persuadée que la vie est ce qu’on en fait et qu’il n’y a pas d’âge qui soit particulièrement malheureux – si ce n’est celui où l’on abandonne la partie – et on peut l’abandonner à tout âge. Je trouverai la vie laide le jour où je me mettrai assise et ne voudrai plus me relever. Pour le moment – pour moi – la trentaine, c’est l’âge des grands risques ; c’est l’âge où je risque ma vie, mon âme, mon avenir, presque tout, dans l’espoir de voir plus loin, de connaître un peu mieux et autrement ; c’est l’âge où je travaille sans filet. C’est terrible peut-être… mais n’est-ce pas cela, vivre ? Il me semble que je ne pourrai pas dire plus tard, d’un air désabusé : « Ah ! si j’avais encore trente-cinq ans ! » ; je ne crois pas non plus que je pourrais gémir en disant : « Trente-cinq ans : une bien triste période… ». Je crois que je ne souhaite qu’une chose : c’est d’être capable toute ma vie de prendre des risques et d’inventer un chemin. N’est-ce pas cela, entretenir une certaine jeunesse ?

contrastes d'été