L’étendue blanche de neige du lac
Winnipeg m’évoque paradoxalement le jardin de mes grands-parents en été sans
que je sache pourquoi. Ce n’est pas seulement l’horizon apaisé et serein ou le
calme de la nature sauvage, et le froid n’a rien pour me faire penser aux jours d’été en Europe de l’Est. Quelque chose tient à moi. C’est
comme si cet espace vierge, intact, immaculé, m’était un roman d’apprentissage
à lui tout seul ; une page blanche sur laquelle écrire ma vie. Est dit dans Roland Barthes par Roland Barthes :
« J'aime : la salade, la cannelle, le fromage, les
piments, la pâte d'amandes, l'odeur du foin coupé (j'aimerais qu'un ‘nez’
fabriquât un tel parfum), les roses, les pivoines, la lavande, le champagne,
des positions légères en politique, Glenn Gould, la bière excessivement glacée,
les oreillers plats, le pain grillé…
Je n’aime pas : les loulous
blancs, les femmes en pantalon, les géraniums, les fraises, le clavecin, Miro,
les tautologies, les dessins animés, Arthur Rubinstein, les villas, les
après-midi, Satie, Bartok, Vivaldi, téléphoner, les chœurs d'enfants, les
concertos de Chopin….
J’aime, je n'aime pas : cela n'a aucune importance pour personne ;
cela, apparemment, n'a pas de sens. Et pourtant tout cela veut dire : mon corps n'est pas le même que le vôtre… ».
Mon adolescence sans soucis ne m’a pas préparée à
reconnaître ce que j’aime et ce que je n’aime pas. Elle a retardé ma jeunesse.
L’arrivée au Canada l’a enterrée. Du moins est-ce ce que je m’imagine. Barthes
avait 60 ans quand il a publié Roland Barthes par Roland Barthes en
1975. Écrire sur soi est toujours un événement de la vie, et à moi,
aujourd’hui, dans la trentaine, cela m’est si difficile qu’un tel projet me
semble presque une aventure mythique. Pour qui a changé de pays pour vivre, manquera toujours la ligne ininterrompue de ce qu’on aime et ce
qu’on n'aime pas. Il y aura invariablement aimer et ne pas aimer avant et
après le départ.
winnipeg lake, 22 avril 2013
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